Mon
agenda continuait d’afficher un jour d’avril, un jour apparemment
comme un autre, et pourtant… L’année n’a pas d’importance,
ou tout du moins elle n’en a plus aujourd’hui. Les grandes douleurs
sont souvent muettes, mais la mienne non, et je ressens même une joie
perfide à imposer la lumière crue d’un soleil éclatant
à mes yeux boursouflés et gonflés par des larmes trop
abondantes, marqués par les cernes noirâtres de nuits sans repos,
où l'effroi de m’abandonner aux mondes oniriques et de sombrer
dans l’abîme m’impose de somnoler au rythme de mes angoisses.
Le silence de la nuit m’oppresse, les ombres mortuaires rôdent
muettes, attendant le moment opportun pour s’emparer de mon esprit défaillant,
vacillant entre folie et raison. Allongée dans le noir, j’écoute
la vie se suspendre en cette curieuse absence de bruits qui caractérise
le sommeil serein des occupants bien nés de tout immeuble bourgeois,
tout en scrutant l’obscurité environnante. Seule, moi et le silence.
Un silence opaque, lourd, étouffant, cadencé par les battements
de mon cœur et le souffle de ma respiration. […]
Je virevoltais, insouciante, le long du chemin d’une destinée
heureuse, insolemment privilégiée. Le bonheur m’était
un du, le fait qu’il puisse se conquérir au prix de souffrances
physiques et morales m’était une idée étrangère.
Pourquoi lutter pour ce qui vous a été offert, pour quelque
chose qui vous appartient ? Comment imaginer alors que l’odeur âcre
de la mort deviendrait ma fidèle compagne, mon double, mon indispensable
torture ? Le sentiment d’une réconciliation possible avec le
bonheur m’était devenu obscène, je me nourrissais de ma
douleur, car elle donnait à ma vie le relief de la tragédie,
et justifiait encore de sa grotesque inutilité. Interdite de plaisirs,
je me suis condamnée à la douleur éternelle, expiant
mon bien-être passé, proscrite du paradis terrestre par le tribunal
de mes pensées, contrainte au masochisme par le sadisme de ma volonté.
[…]
Un matin comme un autre ; je me lève. Non, pas un matin comme un autre,
un de ceux dont je me nourris depuis la tragédie. La rencontre tant
attendue avec le miroir. Miroir, mon cruel ami, qui me renvoie fidèlement
mon image, celle dont je ne veux plus me défaire, une image fragmentée,
un Picasso de chair et de sang. Mon visage est une vision d’horreur.
Peau crayeuse d’un corps qui n’absorbe plus depuis longtemps les
rayons du soleil, mais qui se nourrit de l'obscurité sans fond des
ténèbres maudites. Paupières tuméfiées
d’une femme battue par le spectre de son amant, prunelles perdues dans
le renfoncement d’un crâne dont les chairs ne dissimulent plus
au regard la structure osseuse. Future modèle anatomique pour élèves
des beaux-arts fascinés par les traités de médecine.
De ma salle de bains, je contemple ma dépouille mortuaire, qui me sourit
perfidement. La putréfaction n’a pas encore atteint ce corps
misérable qu’est le mien, mais mon âme, elle, pourrit lentement,
se désagrégeant, faute d’absolution, ayant perdu le sens
du divin ici bas. La lumière déjà trop vive du matin
s’infiltre par les volets clos et apporte avec elle la torpeur d’un
été qui n’en finit plus de briller de tous ses feux. Sortir.
Aborder la rue et sa foule, se fondre dans le flot des anonymes, comme avant,
mais sans l’appétit de découvrir des sensations nouvelles,
d’aiguiser mon esprit à la diversité des formes d’existence.
J’irai morne par delà les rues jusqu’à la galerie,
honorer mes commandes. Une nécessité dont je souhaiterais m’abstenir,
mais qui me procure la jouissance perverse d’afficher mon corps décharné
sous la transparence d’une robe en mousseline crème. […]
Des hommes me dévisagent, mais détournent rapidement leur regard,
mal à l’aise, gêné de voir une rescapée de
l’au-delà, un anachronisme dans ce monde bigarré, éclatant
de couleurs, d’odeurs et de sonorité. Je sens la naphtaline d’une
robe d’un âge révolu aux colories fanés et mon être
chétif et malingre crie à la face du monde que le bonheur est
éphémère et qu’une destinée sombre et funeste
n’attend que son heure pour surgir et s’immiscer dans nos vies.
J’aperçois la galerie. Margot, souriante, papillonnant joyeusement
parmi des connaisseurs, des snobs piqués d’art parce que cela
fait bien et quelques curieux oublieux de leur temps, me fait signe. […]