Publié en 1972, Malevil est un roman d’anticipation au sens où l’action est projetée en 1977. Malevil existe. C’est un château du Moyen Âge en ruine, dans le Périgord, auquel Robert Merle redonne vie. Reconstruit par la pensée, il sera le lieu de la survie d’un petit groupe d’hommes à la suite d’une guerre atomique totale.

« Dans la société de consommation, la denrée que l’homme consomme le plus, c’est l’optimisme. Depuis le temps que la planète était bourrée de tout ce qu’il fallait pour la détruire – et avec elle, au besoin les planètes les plus proches -, on avait fini par dormir tranquille. Chose bizarre, l’excès même des armes terrifiantes et le nombre grandissant des nations qui les détenaient apparaissaient comme un facteur rassurant. De ce qu’aucune, depuis 1945, n’avait encore été utilisée, on augurait qu’on n’oserait et qu’il ne se passerait rien. On avait même trouvé un nom et l’apparence d’une haute stratégie à cette fausse sécurité où nous vivions. On l’appelait l’équilibre de la terreur. »

Cet avenir terrifiant, dont Nagasaki et Hiroshima sont les signes avant coureur d’un possible autrement plus définitif au niveau planétaire, les scientifiques n’auront de cesse dans les années d’après guerre de l’exorciser en développant de nouvelles technologies censées protéger l’homme de sa folie. La science fiction se nourrira largement des développements scientifiques probables pour y dépeindre un futur où la destinée humaine ne semble pas forcement promise à des lendemains qui chantent. Pour quelques auteurs cependant, point n’est besoin d’imaginer les alternatives à la bombe atomique, de se demander ce que nous préparent chercheurs et ingénieurs pour nos années à venir. Avec l’ère nucléaire, un tournant irréversible a été pris, celui de l’horreur absolue, l’éradication de l’espèce humaine et de son écosystème. Pour Robert Merle, il ne s’agit pas d’être pessimiste, mais d’envisager un avenir qui n’a rien d’improbable. Il dit ainsi de Malevil « Ce n’est pas vraiment un roman d’anticipation. Partout le vrai l’emporte sur l’utopie. Malevil est un roman réaliste. Il est le reflet de ce qui est, mais un reflet projeté dans l’avenir. » Ce roman, ce n’est pas celui de la guerre, de son pourquoi et de son comment, il s’agit ici de la question de la survie tant du point de vue physique que du point de vue psychosociologique. Et cette survie, Robert Merle la rend possible, car il n’a pas choisi l’hypothèse la plus sombre au sein de ce cataclysme nucléaire.

« Une survie rendue possible : une bombe propre, un milieu rural »

La bombe est une bombe propre, au lithium, qui n’engendre pas de retombées radioactives. Ainsi un petit groupe d’hommes, réunis dans les caves du château de Malevil, vivent l’explosion à l’abri des épais murs de la forteresse moyenâgeuse. Après le choc, la découverte d’un paysage dévasté et entièrement brûlé, l’angoissante impression d’être parmi les rares survivants, intervient l’organisation de la survie. Elle est en premier lieu alimentaire. Question cruciale à toute continuation de l’existence, qui fait se situer l’action du roman à la campagne. Pour Robert Merle la survie à la ville n’était pas possible. « A mon avis Malevil ne se concevait que dans un milieu rural. Pourquoi ? Parce que, même la destruction des récoltes n’y aurait pas un effet immédiat. La plupart des petits cultivateurs vivent presque en autarcie et disposent de considérables réserves. » Notre petite communauté s’organise ainsi petit à petit. Elle fait le point sur les bêtes ayant survécues, le fourrage, les semences et se met au travail. Les liens d’amitié qui unissent les protagonistes depuis l’enfance vont se resserrer et si toutes les décisions sont toujours le fruit d’une concertation commune, il n’en faudra pas moins l’habileté d’Emmanuel, l’ex-propriétaire de Malevil pour maintenir l’équilibre. Stratège et diplomate à la fois, il deviendra le chef politique d’une société régie par un « communisme agraire primitif ». Ce qui appartient à Malevil, appartient à tous ceux qui vivent à Malevil.

« Pas d’avenir sans Eve »

Ainsi ils vivèrent longtemps et eurent beaucoup d’enfants, telle aurait pu se terminer l’histoire, seulement nous ne sommes pas dans un conte de fée. Si les conditions indispensables à la vie sont présentes, nos héros sont malheureusement des hommes et la Menou, vielle femme, ne peut être prise en compte. Emmanuel réalise que sans femme, la vie s’arrêtera après eux, que cette survie se heurte à l’écueil de l’absurde, car à quoi bon une vie stérile qui ne peut se prolonger par une génération nouvelle ? Et c’est là que Robert Merle invente Miette, une jeune femme, qu’il définit comme « quelqu’un de simple, de primitif et d’incomplet. Miette est étrangère à la parole et à la volupté. [C’est] la femme ébauche. » Elle deviendra leur femme à tous, se partageant entre eux, non parce qu’elle y est forcée, mais par générosité, par sens du devoir. D’ailleurs Emmanuel, qui bien qu’ayant découvert le premier Miette, s’opposera à toute forme de couple. La conjugalité est pour lui l’ennemi de la communauté, au sein de laquelle, les liens d’entraide et d’amitié sont plus forts que le lien amoureux. Robert Merle s’en explique ainsi : « Dans les conditions très primitives qui sont celles de Malevil après l’événement et qui ont été celles aussi, des tribus primitives, des liens très forts doivent exister entre les différents membres du groupe, si celui-ci désire assurer sa survie dans un univers plein de dangers. Emmanuel estime que le couple ou si vous préférez, le noyau familial de notre civilisation, détruirait ou affaiblirait la communauté, le lien familial l’emportant alors sur le lien tribal. » Et il faut bien admettre que s’instaure une forme d’identité communautaire où des liens affectifs forts se nouent. L’existence hors de la communauté n’a d’ailleurs pas de sens. Ainsi construite, elle pourrait continuer en autarcie son petit bon homme de chemin.

« La survie des uns implique la mort des autres »

Or ils ne sont pas les seuls survivants, bien qu’ils soient indéniablement des privilégiés au sein de ce groupe plus vaste. Avec la repousse de la végétation, ils vont bientôt être confrontés à des bandes de vagabonds affamés, qui saccageront une partie de la récolte à venir. Bien que les hommes soient déjà quasiment décimés, ils vont néanmoins devoir tuer, toujours pour la survie, trop précaire encore, pour que les ressources soient partagées par tous. « J’ai la main crispée sur mon arme, mais elle est toujours le long de ma hanche, le canon dirigé à terre. Je n’arrive pas à épauler. Pour ces étrangers, pour ces pillards, j’éprouve une haine folle parce qu’ils dévorent notre vie. Et aussi parce qu’ils sont ce que nous pourrions si vite devenir, nous à Malevil, si le pillage de nos ressources continuait. Mais j’éprouve en même temps une pitié abjecte qui équilibre ma haine et me réduit à l’impuissance. » Ainsi malgré cette vie humaine déjà si mise à male, la lutte pour la vie passera par la mort, mais aussi par un combat plus pernicieux, celui de l’autorité morale et religieuse sur ses semblables.

« Le pouvoir religieux ou la domination des âmes »

Les habitants du petit village voisin de La Roque ont eux aussi en partie survécus à l’explosion, mais le destin voudra que sous l’hébétude de ce moment inconcevable, ils laissent leur sort aux mains de Fulbert, de passage lors de l’événement. Fulbert, l’usurpateur, qui se fait passer pour abbé, imposera sa volonté, sa vision du religieux et régentera leur vie. Par la confession, il s’assurera son emprise sur ses paroissiens et distribuera les rations alimentaires en fonction de leur degré d’obéissance. Mais très vite, son désir de pouvoir va s’étendre aux paroissiens de Malevil, à qui il va vouloir imposer un abbé, un de ses comparses. Là encore Emmanuel va devoir jouer d’habileté, répondre aux besoins religieux des siens et se faire élire à l’unanimité abbé de Malevil, afin de contrer Fulbert et de l’affronter sur le terrain de son imposture et non de l’athéisme. Cette question de la foi religieuse est très importante pour Robert Merle, « Je suis persuadé que dans une communauté ramenée comme celle de Malevil, à l’angoisse primitive, le sentiment religieux doit être ressenti avec une force grandissante : je suis malheureux, j’ai faim, je vais peut-être mourir. Donc je suis coupable. Coupable envers qui ? Mais bien entendu, envers Dieu. Les hommes ne pensent jamais que la mort est un fait naturel. Ils y voient une malédiction. »

« L’homme, animal barbare »

Nos héros affronteront également Villemain et ses hommes, qui tuent, volent et violent pour le plaisir, celui de l’asservissement par la violence. C’est ce qui décidera la communauté de Malevil à s’engager sur la voie de la recherche et de la confection d’armes pour défendre sa liberté. Une voie qu’ils aimeraient ne pas emprunter car elle ne présage rien de bon. « On décida donc en faveur de la science, sans aucun optimisme, sans la moindre illusion, tous bien convaincu qu’elle était bonne en soi, mais qu’elle serait toujours mésusée. » C’est sans doute là, au final, que se manifeste le pessimisme réel de l’œuvre, car il n’y a pas de salut pour l’humanité, elle semble immuablement vouée à sa perte, comme l’explique ainsi Robert Merle « La civilisation maleviloise, primitive sans l’être puisqu’elle a gardé les livres et la connaissance, s’engage avec la fabrication des cartouches, sur le dangereux chemin de la technologie. On peut donc craindre qu’elle connaisse le même destin que la civilisation qui l’a précédée et débouche comme elle sur l’anéantissement. »

nb. : les propos de Robert Merle sont tirés d’une interview avec Daniel Lasagne de 1972, pour le Cercle du Nouveau Livre.

Robert Merle en bref :

• Naît le 28 août 1908 à Tebessa, Algérie.
• Agrégé d’anglais, licencié de philosophie, docteur es Lettres.
• 1949, Prix Goncourt pour « Week-end à Zuydcoot »
• Ecrit des romans historiques avec la saga « Fortune de France » en 13 volumes.
• Obtiendra le prix Jean Giono pour le dernier volume, « Le Glaive et les Amours »
• Meurt la nuit du 27 au 28 mars 2004, à l’âge de 95 ans.

Réalisations passées
barre navigation menu    
           
 
Robert Merle : MALEVIL, un avenir parmi ceux possibles
 
           
             
     
     
             
index.html cadeau_personnalise.htm votre_biographie.htm a_mon_sujet.htm abecedaire.htm Entreprises.htm contact.htm